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2015

Une année en 365 tranches

Le défi: parler chaque jour de quelque chose sans tomber dans mon nombril, le lieu commun ou le journalisme (résultat non garanti). Quelque chose qui peut être presque rien ou un événement faisant la une.
Si vous voulez en savoir plus sur moi, je vous conseille de lire ceci.
Textes et illustrations, sauf avis contraire, sont © Jean Rebuffat, Bruxelles, 2014-2015

John se questionne, Mélinée s’interroge et Sally suppute

Mars Posted on 31 Mar, 2015 19:37:05

John essayait de se passionner pour les
élections britanniques en se rendant parfaitement compte qu’il
essayait en cela de ressembler à Mélinée, tellement concernée par
la France et ses innombrables élections…

John avait certes des racines
françaises mais elles se manifestaient rarement quand il était à
Londres, sauf – les gentlemen sont excentriques, tout le monde sait
ça – quand il désirait faire valoir une différence. La phrase
« Ma mère, qui est d’origine française, dit toujours que… »
peut présenter quelque chose d’exotique dans un déjeuner d’affaires.
Parler en français avec le restaurateur ne peut s’en faire qu’en
tête à tête, sinon – quelle mauvaise éducation! – c’est perçu
comme un moyen de souligner sa supériorité, laquelle peut être suggérée
mais jamais exposée. « Dans la résidence de ma grand-mère, à
Honfleur, où sa famille est installée depuis plusieurs siècles »
faisait son petit effet. La France est un pays si curieux où les
arbres poussent dans les maisons !

Pour la première fois de sa vie, John
pensait à la France comme un pays où il pourrait être amené vivre. Jusque là,
c’était une terre de vacances, de voyage ; il adorait, il
connaissait et seul son patronyme trahissait l’Anglois. Il détestait
qu’en France, on le prenne pour l’un de ces innombrables Anglais qui
s’y installent pour la douceur de vivre – et encore plus qu’on
ajoute : « Comme vous parlez bien notre langue ! ».
Rogue, il ajoutait : « C’est ma langue maternelle ! ».
Comme si son passeport était une erreur. Mais il avait toujours pensé qu’il rentrerait toujours à Londres.

Pourrait-il vraiment vivre en France ?
Et si tel était le cas, qu’adviendrait-il des autres racines ?

Pendant ce temps-là, Mélinée
achetait son billet pour Honfleur. La tradition familiale exigeait
qu’un nombre élevé de cousins de John s’y rejoignent pour Pâques. Elle
savait qu’elle allait passer désormais pour Mrs John à leurs yeux
et elle se demanda combien de Mrs John l’avaient précédée dans le
manoir (comme John aimait à dire).

Que savaient-ils l’un de l’autre,
d’ailleurs, sinon qu’ils étaient bien ensemble ? Le coup de
foudre, ça existe, voilà tout. Le doute était enfoui très
profondément. Mélinée venait d’en voir surgir en geyser inattendu
avec sa réflexion sur les Mrs John antérieures. Elle avait envie
qu’il lui raconte sa vie mais elle avait peur qu’il pense à une
sorte d’examen prénuptial.

Sally, elle, se questionnait sur le
fait de savoir pourquoi les semaines de Harry semblaient ne compter
que deux jours, le vendredi et le samedi. D’un autre côté, celle
lui laissait un peu de temps pour peaufiner son projet. Elle serait
bien partie en week-end à Pâques avec Harry, mais ce grand dadais
mettait du temps à passer à l’assaut. Et elle se voyait mal lui
dire : « J’ai réservé une chambre pour le week-end ».
Il répondrait : « Ah, et où vas-tu ? ».
Certes elle pourrait rétorquer : « Où allons-nous,
veux-tu dire ? ». Mais finalement elle n’était pas
pressée non plus. Quel dommage qu’elle ne puisse plus en parler à
feu sa grand-mère chérie !

Elle voterait travailliste, cela,
c’était une certitude.

(à suivre)

L’arbre de la photo se trouve à
Bégard. Ses racines ne sont pas dans la terre ; ne croyez pas
que l’arbre a bêtement poussé dans une ruine. La graine a germé
dans un interstice. C’est un bonsaï géant, qui se nourrit d’eau et
des maigres petits amas de terre que le vent apporte (nous sommes en
Bretagne, l’eau et le vent ne manquent pas).

Si je fais se poser toutes ces
questions à John, c’est bien sûr que j’ai comme lui des racines
dispersées et qu’il est probablement impossible, dans ce cas, de ne
pas se sentir partout chez soi et pourtant aussi un peu en exil. C’est douloureux et réconfortant à la fois.

À demain.



L’heure de l’apéro à l’heure du thé

Mars Posted on 30 Mar, 2015 17:41:13

Quand j’étais enfant, j’entendais ma
mère parler de l’époque désormais révolue où l’on passait à
l’heure d’été, c’est-à-dire à GMT+1. Elle m’avait instruit de ce
qu’après la guerre, on avait en fait décidé d’être à l’heure
d’été tout le temps.

En 1976, en France, l’heure d’été fut
à nouveau appliquée, c’est-à-dire qu’on surchargea l’heure d’été
ancienne, devenue l’heure d’hiver, d’une heure d’été
supplémentaire. J’étais jeune et bon cycliste et j’appréciai
beaucoup de pouvoir encore donner quelques coups de pédale au clair
après le dîner, vers 21 h, 21 h 15, dans le patelin du Jura où la
famille souvent se regroupait l’été : Andelot-en-Montagne, où
mon grand-père fut médecin au début du XXème siècle. L’année
suivante, la Belgique y passa à son tour.

La raison officielle en était
l’espérance d’économies d’énergie, puisque s’il faisait nuit plus
tard, c’était à une heure où presque tout le monde dormait encore,
tandis qu’en soirée, il était inutile d’éclairer. Depuis une
quarantaine d’années, donc, l’Europe a deux heures et réussit ce
qu’il est impossible de faire selon le dicton : chercher midi à
quatorze heures, puisqu’en réalité, ici à l’ouest, nous sommes
très proche de GMT comme heure solaire véritable.

Chaque année refleurit la polémique :
elle ne servirait à rien, l’heure d’été ; elle perturberait
les rythmes circadiens (surtout ceux des chères petites têtes
blondes) ; elle provoquerait un surcroît d’accidents aux
aurores. Mais l’argument qui me touche est plus subtil : l’heure
d’été entraînerait un décalage général des activités dans le
sens du retard, car on attendrait qu’il fasse sombre pour aller
dormir, au point qu’on pourrait imaginer qu’il pourrait falloir dans
un avenir plus ou moins proche et pour rattraper ce décalage faire
de l’heure d’été actuelle l’heure d’hiver et passer allègrement à
GMT+3 l’été.

Toujours pour des raisons d’économies
d’énergie, en Allemagne, de 1947 à 1949, il y eut en effet une
double heure d’été, qui courait de la mi-mai à la fin juin, où
l’on vivait à GMT+3. Détails amusants, les premières instaurations
de l’heure d’été datent de la guerre de 14-18 et ont concerné tour
à tour pratiquement tous les belligérants, et durant la seconde
guerre mondiale, la France non-occupée restait à la version
GMT/GMT+1 tandis que la zone occupée était à l’heure allemande (le
système actuel).

À tous ceux qui n’aiment pas l’heure
d’été, je prie d’adresser leurs doléances au sieur Benjamin
Franklin. Le 16 avril 1784, dans « Le Journal de Paris »,
le grand savant et éminent politique qu’il était propose le concept
de l’heure d’été. Je ne figure pas parmi ces contempteurs :
l’heure d’été, je l’apprécie parce qu’en effet, comme la plupart
des Européens de l’Ouest, je me lève et je me couche tard,
méprisant l’adage selon lequel le monde appartient à ceux qui se
lèvent tôt. L’année passée, je suis d’ailleurs passé deux fois à
l’heure d’été, étant à New York quand les Américains la
programment (le second dimanche de mars). Mais je sais bien que tout
cela est une question d’habitude et de tradition culturelle. Dans les
pays proches de l’équateur, la longueur des jours et des nuits reste
constante ou à peu près. À Saigon, le soleil se lève à 5 h 40
l’hiver et se couche (à toute allure) vers 17 h 25. C’est l’heure où
les hirondelles tournoient dans une orgie orange qu’il est doux
d’observer depuis la terrasse du Rex en sirotant l’apéritif…

À demain.



L’ombre du bonheur

Mars Posted on 29 Mar, 2015 22:32:44

C’était comme si la Tour Eiffel
s’effaçait du paysage parisien. Mélinée regardait sa télévision
avec un air un peu hébété. Elle s’attendait certes à la victoire
de la droite aux départementales et craignait le Front national mais
ce qu’elle ne comprenait pas, c’est qu’on puisse être à la fois si
heureuse en privé et que malgré tout, les événements prennent une
tournure si lamentable.

Le bonheur est invasif. Mélinée est
heureuse. John, qui s’amuse un peu de la voir désappointée et
presque fâchée, a décidé de rester jusqu’à demain matin. Il a
annulé un rendez-vous et changé sa réservation dans l’Eurostar.

Il se demande tout de même à part lui
pourquoi Mélinée déteste tellement Sarkozy. Lui le trouve juste un
peu ridicule.

(à suivre)

À demain.



Le petit chat est mort

Mars Posted on 28 Mar, 2015 19:39:06

Un petit texte sur une feuille en papier protégée par une chemise en plastique agrafé à un bouquet de fleurs lui-même attaché à un poteau: “Repose en paix petit chat. Pardonne-moi”. C’est chaussée de Saint-Job, à Uccle, non loin de mon domicile bruxellois. Je suis sûr que c’est une femme qui a eu ce geste et devant un aussi joli remords, je ne désespère pas de l’espèce humaine.

A demain

Vous aimeriez savoir où John et Mélinée passent leur week-end? Franchement, moi aussi. Je les appelle demain pour vous donner de leurs nouvelles.

(à suivre)



Attente

Mars Posted on 27 Mar, 2015 15:28:03

Le monde est à l’envers une moitié du
temps

Il faut s’en rendre compte les reflets sont réels
Les
ombres sont soleil et les nuits parfois claires

Disparaissez fantômes vieux draps
flottant au vent
Ce sont bien les nuages qui rendent
beau le ciel
Le monde est à l’endroit par morceaux éphémères

Quel instant restera d’ici vingt ou
trente ans
Quelle seconde aura gagné ce long duel
Qui aura effacé ce qui me désespère ?

À demain



De Grandes Espérances

Mars Posted on 26 Mar, 2015 17:33:46

Sally était aux anges depuis une
semaine. Souvenez-vous : le rendez-vous qu’elle avait pris avec
le président d’une société financière spécialisé dans les start
up (si joliment dites « jeunes pousses » en français) et
qu’elle avait dû remettre suite à une mauvaise grippe avait eu lieu
la semaine passée, et il était convenu qu’elle remette un plan un
peu plus précis à J. R. Fawkes sur son idée de lancer une sorte de
Facebook consacrés aux morts.

Pour les vraiment distraits qui ne
savent rien de tout cela et qui refusent obstinément de tout relire
depuis le 1er janvier, rappelons que Sally est cette jeune
Londonienne qui avait eu le choc de recevoir un SMS de la part de sa
grand-mère décédée dont on avait placé le portable dans la tombe
tant elle l’appréciait. La famille de cette vieille dame rejoignait
ainsi une vieille habitude de l’espèce humaine, puisque dans les
plus vieilles sépultures, il est courant de trouver des objets
familiers et des bijoux accompagnant le défunt dans l’au-delà, mais
avec ma fiche manie de philosopher, mon feuilleton n’avance pas et
c’est de Sally dont je parle. Naturellement, ce n’était pas la
grand-mère qui avait répondu aux messages de Sally, qui lui faisait
ses confidences, et le « D’où je suis, je veille sur toi »
était en fait écrit par un prénommé John, un yuppie de Chelsea à
la mère française et dont on sait qu’il est devenu l’amant de
Mélinée, une jeune femme de trente ans, docteur en médecine de son
état. La carte du portable avait été réutilisée par Vodafone, ce
sont des choses qui arrivent.

Pour faire plaisir à ma sœur, enfin à
l’aînée de mes deux jeunes sœurs, le feuilleton familial est aussi
compliqué que l’histoire de Sally, j’ai fait coucher ensemble John
et Mélinée et ils filent le parfait amour comme la reine Mathilde
(pas celle de Belgique) la tapisserie de Bayeux, courant à Honfleur
(où vit la grand-mère de John, je ne vous embrouille pas : je
me tue à vous répéter que la grand-mère de Sally est morte), à
Paris où vit Mélinée ou à Chelsea où réside John.

Il y a encore William E. Thumble, un
pseudonyme de John supposé être écrivain de porno soft, mais bon
sang ! concentrons-nous sur Sally.

Donc elle a expédié un long mail à
Mr Fawkes et celui-ci lui a répondu qu’on pourrait envisager une
mise de fond de 40.000 £. (Soit environ 50.000 €.) Mais
évidemment, il faut rédiger un contrat, etc., et il est urgent de
se voir. Mr Fawkes propose mardi à cinq heures trente P.M.

Pour Sally, il s’agit d’une fortune,
mais elle ne sait pas très bien si la firme de Mr Fawkes, la
« Falcon Internet C° Ltd », veut lui racheter son idée
ou l’associer carrément. Elle a peur, aussi, qu’on lui demande
d’amener des fonds de son côté. Son compte en banque comprend
toutes ses modestes économies de vendeuse de grand magasin :
1.500 £ environ.

Ajoutons qu’un bonheur ne venant jamais
seul, Sally l’incolore a été remarquée par un prénommé Harry qui
lui fait une cour assidue uniquement le vendredi soir et le samedi
après le foot (il est supporter d’Arsenal). Mais elle n’a pas encore
dit oui pour une raison bien simple : il n’a rien demandé.
Sally pense que Harry est un grand romantique qui imagine qu’une
fille ne dit jamais oui avant au moins la cinquième fois.

Bon, vous voilà à jour et moi aussi.

(à suivre)

Et à demain, j’allais oublier !

Tiens, j’ai un peu complété le
quadrupède d’hier.

Simple mortel
Sans Dieu ni maître
Je
vis sans ailes
Tout petit être

Pas de problème
C’est ça que
j’aime.

(Glissez cela avant le dernier quatrain.)



C’est ça que j’aime

Mars Posted on 25 Mar, 2015 20:00:10

Whiskies ambrés,
Vieux rhums,
cognacs,
Alcools racés
Pas la matraque

Pas de problème
C’est ça que
j’aime

Viandes braisées,
Plats
généreux
Qu’il faut manger
Avec les yeux

Pas de problème
C’est ça que
j’aime

Villes vivantes,
New York, Paris,
On
les arpente
Loin de l’oubli

Pas de problème
C’est ça que
j’aime

Filles gentilles
Petits
bisous
Femmes jolies
La corde au cou

Pas de problème
C’est ça que
j’aime

Mer ou montagne
Lac ou forêt
Bourg
ou campagne
Fleuve ou bosquet

Pas de problème
C’est ça que
j’aime

Ni le zéro
Ni l’infini
Mais le
héros
Taille mini

Pas de problème
C’est ça que
j’aime

Naître ou mourir
Cruel dilemme
Ne
pas finir
Sans un je t’aime

Pas de problème
C’est ça que
j’aime.

Voilà. Pour aujourd’hui, un petit
quadrupède tout frais. Demain, le feuilleton reprend. Sally refait
surface.

À demain et (à suivre)…



Un message pour le diable

Mars Posted on 24 Mar, 2015 14:57:45

Il y a des jours où fatalement, c’est
noir. Un être cher tout à l’heure doit prendre l’avion et
j’apprends qu’un Airbus s’est écrasé dans les Alpes de
Haute-Provence. Un autre être cher, encore qu’en devenir imminent,
doit voir sa venue au monde hâtée. Un marteau-piqueur chez moi
m’envacarme et je suis pressé, je dois partir à Luxembourg. Le
diable n’est pas que dans les détails.

Aussi vais-je me contenter de vous
livrer un petit poème, aujourd’hui.

Un message pour le diable

J’ai un message pour le
diable
Longtemps j’ai douté de ton existence
Je pensais que
c’était moi le mauvais

Peu à peu l’évidence s’est
imposée
Tu existais
Sous différents prénoms
Sous
différents prétextes

J’ai un message pour le
diable
Longtemps j’ai attendu ton fameux pacte
Une invention
de journaliste
Un racontar d’écrivain

Peu à peu je t’ai cherché puisque
je te devinais
Peu à peu je t’ai trouvé puisque je te devenais

J’ai un message pour le diable
Je
rassemblais les anges déchus des avenirs avortés
Je ressemblais
aux anges déchaînés des présents abortifs

Peu à peu j’ai commencé à te
détester
Miroir ou mirage
Qu’importe j’ai décidé que
j’aurai ta peau

J’ai un message pour le diable
Ne
crois pas que le combat soit inégal
Ne te crois pas vainqueur car
immortel

Dieu lui-même a commis cette
erreur
J’ai un message pour le diable
J’arrive.

A demain.



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