Blog Image

2015

Une année en 365 tranches

Le défi: parler chaque jour de quelque chose sans tomber dans mon nombril, le lieu commun ou le journalisme (résultat non garanti). Quelque chose qui peut être presque rien ou un événement faisant la une.
Si vous voulez en savoir plus sur moi, je vous conseille de lire ceci.
Textes et illustrations, sauf avis contraire, sont © Jean Rebuffat, Bruxelles, 2014-2015

Non à l’injustice. Allongez février!

Février Posted on 28 Feb, 2015 23:23:01

Pourquoi aujourd’hui ai-je attendu qu’il soit presque minuit
pour écrire ce billet ? parce que je suis désireux de dénoncer ce scandale
absolu qu’est l’absence du 29 février du calendrier trois ans sur quatre. Je ne
vais pas pousser à aller jusqu’à faire comme mon camarade Luc Delfosse et
inventer le 30 février – encore que…

Encore qu’au fond l’injustice est double, en effet. Même les
années bissextiles, février est trop court. Dites-moi pourquoi il y a tant de
mois qui se pavanent avec 31 jours (sept) et que les cinq autres se partagent
le reste ? Et dans ces cinq autres, quatre s’en prennent trente et ne
laissent que quatre malheureuses semaines – un mois lunaire ! – à ce
malheureux février…

Et les gens qui ont leur anniversaire le 29 février, y
pensez-vous ? Doivent-ils le fêter en réveillon ou le lendemain ?

C’est la raison pour laquelle j’ai fixé au 29 février 1932
la naissance de mon avatar auquel tant d’amis ont souhaité un bon anniversaire
aujourd’hui et pour laquelle je réclame le rétablissement immédiat du
calendrier révolutionnaire, qui, lui, était strictement égalitaire. Douze fois
trente et des sans-culottides comme jours complémentaires.

Bon, d’accord, fêter la bêche comme saint du jour, c’est un
peu bizarre, mais tant le 28 que le 29 février sont en ventôse et ravalés au
rang qu’ils souhaitent : être des jours citoyens comme les autres.

À demain.

Quant au week-end de Mélinée et de John à Londres, vous n’en
saurez rien avant lundi. Laissez-les vivre un peu, bon sang !



La fatigue vs la fatigue

Février Posted on 27 Feb, 2015 20:50:51

La fatigue vous prend sans surprise. Vous savez parfaitement
que cela vous guette. Mais on espère toujours le miracle, que cinq heures de
sommeil vous retaperont ou que dans l’avion, vous pourrez dormir, les deux
coudes coincés entre les passagers de droite et de gauche et les genoux dans le
siège précédent. Mais dans l’avion, il y a à la rangée derrière un colosse
barbu éthylisé que l’abus d’écouteurs a déjà rendu sourd et qui concurrence les
réacteurs. L’homme est tonitruant. Il abat bière sur bière et s’étonne que personne ne reprenne avec lui les mâles refrains à la gloire de l’Espagne qu’il beugle.

Alors, au prix de mille contorsions, vous réussissez à vous
emparer de l’ordinateur et vous cherchez l’inspiration. Mais la fatigue s’est
emparée de votre cerveau et vos yeux réclament leur fermeture avec la même
vigueur qu’une multinationale craignant pour son cours de bourse et se décidant
à un plan de restructuration.

Que raconter d’intelligent, d’intéressant ou de drôle, ou
alors de joli, quand on part au loin pour quelques jours ? Cette fatigue,
c’est la rançon de la vitesse. Ah, Rebuffat, tu veux te dépayser, changer d’un
coup l’hiver bruxellois en printemps andalou, te taper des tapas et danser la
sévillane ? Eh bien commence par courir à la gare, fais la file à
Charleroi, prend à prix d’or un bus des Tec pour l’aéroport où tu arriveras huit
minutes avant la fermeture de la porte – qui se ferme devant toi : oui,
ton billet d’embarquement a été imprimé à temps, mais ce midi et le nouveau
système qui le scanne ne l’a pas dans sa mémoire. Tu oublieras ta fatigue le
temps d’un sprint – tu dormiras dans l’avion, je te l’ai déjà dit, enfin tu l’espérais,
oui, dans l’avion où tu t’assieds enfin après qu’un passager t’a bloqué pendant
cinq minutes car il s’obstine à glisser un bagage cabine hors norme dans les
caissons surchargés.

Et là, vous vous jurez, la prochaine fois, d’opter plutôt
pour les chemins de Saint-Jacques et vous enviez ce mode de vie sain (voire
même saint) du piéton pèlerin. Vous rêvez de la délicieuse fatigue qui vous
attend à l’étape et les crampes dans les mollets, voire les ampoules au talon,
vous apparaissent comme un paradis qui n’existe pas alors que le purgatoire
Ryanair, lui,…

À demain.

Vite des nouvelles de nos héros. John a persuadé Mélinée qu’un
week-end à Londres n’était pas une mauvaise idée. Sally, elle, passe tous ses
week-ends à Londres et ne pense même pas qu’il puisse en être autrement.



Réchauffement climatique

Février Posted on 26 Feb, 2015 17:07:45


Le
balcon ne garde de tiède
Que
la trace de tes mains

Elle
a fait fondre la neige
D’une
manière improbable

Au
loin Saint-Guidon somnole
Attendant
que la nuit s’avance

Tout
s’engourdit tout s’engloutit
Qu’attends-tu
encore cette fois

Le
balcon ne garde de tiède
Que
la trace de tes mains

J’attends
je ne sais qui je ne sais quoi
J’attends
j’attends j’attends

J’entends
le silence d’ouate
Des
ténèbres bruxelloises

La
nuit quand il gèle
La
ville ressemble à un désert

Les
fantômes mettent leurs draps à sécher
Sur
leurs balcons glacés

Ne
touche pas cet endroit du balcon
Il
est brûlant.

Pourquoi ai-je glissé ce poème du temps de mon dernier célibat en ce jour? Parce que je viens de lire le Monde et que sa manchette en ligne parle de la lutte de Hollande face au réchauffement climatique. Je suppose que le froid des sondages peut aider.

A demain!



Folie colorée sur fond trop sage

Février Posted on 25 Feb, 2015 19:10:19

Aujourd’hui, toute une nouvelle, Messieurs Dames! Illustrée par ce “Rêve de l’araignée” dont il y sera question.

A demain.

Folie colorée sur fond trop sage

2015

J’ai commencé à peindre parce que je
voulais, très modestement, que mes enfants se souviennent de moi.
Pour la peinture, j’ai renoncé à l’écriture. Cette part
d’immortalité était trop aléatoire. Un succès, bien sûr, fait
plaisir, arrondit le compte en banque et fait naître le sourire sur
le visage des héritiers. Mais le livre, assoupi dans un rayonnage de
la bibliothèque – lequel, encore ? – ne sera réveillé par
personne, alors que le tableau, lui, pend au mur et forcément, on
passe devant, on le voit même si on ne le regarde pas, et en plus,
si, on le regarde, un rayon de soleil qui s’y attarde suffit.

Mes enfants diront fièrement à leurs
petits-enfants : c’est mon père, ton arrière-grand-père, qui
a peint ça ! Ils verront mes tableaux alors même qu’ils ne
sauront pas encore lire. Un livre, ils s’entendraient en dire :
« Tu le liras plus tard, ce n’est pas de ton âge »,
voire même, au fil des générations : « Bon, c’est un
peu daté, c’est écrit d’une manière qui va t’apparaître comme
passée, mais ce n’est pas si mal, tu verras ».

Fatalement, le bouquin va les barber.
Les personnages seront ridicules, l’intrigue, incompréhensible et le
style exhalera une violente odeur de naphtaline. Ils seront
probablement bien fiers de dire, d’un ton un peu détaché, « oui,
mon arrière-grand-père était écrivain, il avait du succès, de
son temps », mais voilà, ce temps, c’était la charnière des
XX et XXIèmes siècles, et eux ils vivront dans le dernier quart du
XXIème siècle.

D’accord, le tableau risque de ne pas
leur plaire. Enfin, le, je veux dire, les : j’en peins assez
pour qu’il y en ait chez chacun d’entre elles et d’entre eux, même
si nous sommes prolifiques. D’abord ils auront le choix et choisiront
donc celui qui leur plaira sinon le mieux du moins bien. Ils
passeront devant et penseront à moi. Mon fantôme viendra les
chatouiller d’un petit coup de pinceau derrière l’oreille. Parfois
ils souriront et diront : « C’est beau, tout de même ».

Mes tableaux se vendent bien. Malgré
la crise, des musées et d’importants collectionneurs m’en achètent ;
je suis une valeur refuge.

Je n’aime pas peindre. J’aime mieux
écrire. C’est mon secret. L’aîné de mes quatre fils, qui est
perspicace, m’a un jour demandé si je ne regrettais rien, dans ma
vie, si par exemple je n’aurais pas préféré être musicien…

Le village où je suis né a fait poser
une plaque sur la maison de mes parents. Je suis célèbre. On me
questionne, on m’interroge. Je fais semblant de répondre de manière
hésitante ; je refuse d’être précis. J’entoure de flou, pour
faire mystère. « Ou alors écrivain, papa ? Je t’aurais
bien vu en écrivain. »

Je peins de grands tableaux abstraits ;
je ne dessine pas très bien. À une autre époque, il aurait bien
fallu que j’écrive ou que je chante. J’aime mes tableaux, n’allez
pas croire que je n’aime pas ce que je fais ; mes tableaux sont
lumineux, orange, bleu et noir, ou parfois, vert, jaune et ocre. Je
n’aime pas peindre, c’est différent. La toile blanche me fait peur
alors qu’aujourd’hui, la page blanche de l’écrivain n’existe même
plus. Il est devant son écran, il y a plein d’indications ; il
peut effacer sans tache une page entière. Si je n’aime pas le trait
bleu que je viens de mettre, quelle galère ! Je l’efface à
l’éponge, il se dilue ; j’attends qu’il sèche et je le
surcharge, il apparaît par transparence. Le mieux est de l’intégrer
tant bien que mal. Peindre, c’est feindre de commander au bordel
ambiant, c’est feindre d’organiser des événements qui nous
dépassent.

On m’engueule parce que je donne des
titres poétiques à mes œuvres. « Le rêve de l’araignée ».
« Le soleil noir de la mélancolie ». « Réminiscences
africaines ». Non : ça tue l’imagination des autres. Il
faudrait titre : « Bleu, orange et noir numéro 7 ».
Mais moi, « Méditerranée en mai » et je rêve ;
« Sans titre » et je fuis !

Je suis trop vieux, à présent.
Certains trouvent déjà que « je fais joli ». C’est une
critique, c’est une injure même. Tant d’artistes ont peur de faire
joli ! Vendre, d’accord, mais on a sa fierté ; quand on
apprend que « Le marécage de l’Indien » est vendu parce
qu’il est vert bleu et qu’il ira bien dans le salon, ah ça non !
Eh bien moi si. J’aime que l’on m’intègre dans des harmonies
modestes, celles des salons ou des couloirs des maisons d’ici et d’un
peu plus loin.

Je fais joli. C’est plus facile que
faire du beau, je vous l’accorde. Un énorme tableau de trois mètres
soixante sur deux mètres quarante (je voulais faire le 24×36 de mon
enfance). Je vais vous le décrire avec des mots. Imaginez que le
coin supérieur gauche soit noir, très noir, un noir très profond
qui s’estompe un tout petit peu et qui amène un ocre passant à
l’orangé. Le tableau est rythmé par des segments de droite
perceptibles à de petites nuances dans la couleur ; elles
penchent de plus en plus vers le côté inférieur gauche, créant un
effet de spirale. Le noir est présent dans les deux tiers supérieurs
du tableau mais plus on se dirige vers le bas du tableau, plus le
noir se resserre à gauche ; à droite, au contraire, c’est très
clair, ocre, avec des réminiscences d’orange et de jaune, quelques
gouttes déposées puis aplaties. Je peins à l’acrylique. Parfois
très vite, parfois très patiemment.

Ah, il ne faut pas dévoiler ses
recettes! Pourtant, c’est vrai, j’ai horreur qu’on me regarde
peindre ; peut-être parce que je crains qu’on se rende compte
que j’ai horreur de peindre. Mais si je dis ma manière de concevoir
la toile, là, j’aime les mots. Je forme le projet, dans le coin
inférieur droit du tableau, de faire sortir une ligne orange avec un
liseré vert émeraude, sorte de folie colorée sur le fond ocre pâle
trop sage. « Folie colorée sur fond trop sage » :
ça va me réconcilier avec les tenants de « Sans titre »,
ça.

Au dos de ce tableau, entre la toile et
le bois du cadre, j’aurai inséré ce petit texte. Un jour, vers
2085, on dépendra le tableau pour le faire restaurer, par exemple,
et un de mes arrière-arrière-petits-enfants lira ce texte. Je lui
donne un conseil : qu’il

2088

– Non, je n’arrive pas à lire la
suite, c’est obscurci par une sorte de ligne noire, on dirait de
l’encre, une tache d’encre mais régulière, regardez…

– En effet. Vous dites que cette toile
vous vient de votre aïeul ? Vous savez que sa cote n’est plus
très élevée, aujourd’hui. C’est un peu dépassé, quoi, hors de
mode. Puis le tableau est un peu abîmé.

– Normal, il est tombé. C’est pour ça
que je vous demande de le restaurer, enfin, surtout le cadre. La
peinture n’a pas trop souffert.

– Mais elle est très sale !

– Je sais. Ce tableau était au
grenier. Il y a des dizaines d’années qu’on l’y avait oublié. Vous
comprenez, il n’a pas un format très pratique… Difficile à pendre
à un mur, c’est le mur entier à lui tout seul !

– Vous auriez dû le vendre vers 2040.
Il venait de mourir et une toile comme ça, ça partait facilement à
450, 500.000 euros…

– Ce n’est pas grand-chose !

– Aujourd’hui, non. À l’époque, tout
de même…

– Je n’étais pas né. Et aujourd’hui ?
Ça vaut combien ?

– Je ne sais pas. Bien restauré, trois
millions, peut-être, mais il faut trouver un amateur. Vous savez,
ces riches originaux du centre de l’Afrique qui construisent de
grandes villas meublées avec des meubles Ikea originaux du début du
siècle…

– Trois millions ! C’est peu !

– Vous n’en avez pas d’autre ?

– Non, dans ma famille, tout le monde a
vendu, fin des années trente, début des années quarante, comme
vous l’avez dit. Mon grand-père disait qu’il en avait ras les yeux
de passer sans arrêt devant les mêmes tableaux. Notez, je le
comprends mieux, à présent, mon grand-père. Le sien voulait
vraiment imposer la vue de ses tableaux à ses descendants.

– Bien. Je vous le restaure ? Et
je vous cherche un acheteur ?

– D’accord.

– Et le papier du papy, là, vous le
gardez ?

– Oui, je vais le faire encadrer. Je le
trouve assez touchant, finalement, l’ancêtre. Avec l’argent de la
vente, je vais acheter une belle bibliothèque. Il aurait mieux fait
d’écrire, au fond.



Pourquoi Bruxelles n’est pas mythique

Février Posted on 24 Feb, 2015 22:58:45

Pourquoi certaines villes sont-elles
mythiques ? Je me posais la question tout à l’heure, en
traversant Bruxelles en voiture puis en tram et en bus. Bruxelles
n’est pas une ville mythique. New York l’est, par contre. Je ne
conteste pas les charmes de la mégalopole américaine ; avant
2014, je n’y avais jamais mis les pieds ni souffert du torticolis que
l’on ramasse immanquablement à cause de ces montagnes verticales
(Marcel Thiry parlait de montagnes de sel) qui transforment beaucoup
d’artères de Manhattan en canyons. J’y fus et j’appréciai. Mais en
même temps que ses charmes s’exposaient, les questions venaient. À
New York, tout n’est pas beau, tout n’est pas grand. Little Italy ne
s’appelle pas little par hasard… Et quant à Chinatown, je
m’imaginais une ville, pas ces quelques pâtés de maison dans
lesquels déambulent des touristes pensant qu’ils vivent un moment
inoubliable.

Je me disais dans Bruxelles que
l’exaltation s’auto-entretient. Les Belges ont le sens de la dérision
(un peu trop parfois ; si rien n’a vraiment d’importance, on
peut détruire la Maison du Peuple…) mais s’ils poussaient les
quartiers ethniques de Bruxelles comme le guide du routard pour New
York, des gens se promèneraient à Molenbeek en pensant qu’ils
vivent un moment inoubliable.

Allez, je vous laisse, il se fait tard,
j’ai été retenu chez le barbier.

À demain.

Pour John, c’est Paris qui est une
ville magique. Mais il vient de se rendre compte, à l’heure d’aller
au lit, que ni Mélinée ni lui n’ont posé la question de savoir où
ils se rencontreraient ce week-end.

(à suivre)



Le soleil noir de la mélancolie

Février Posted on 23 Feb, 2015 16:01:11

John se récitait sans cesse le célèbre poème de Nerval. C’était le soleil noir de la mélancolie qui l’irradiait en ce lundi. Mélinée lui manquait, Londres l’agaçait. Il avait même répondu en français à un pauvre homme qui lui demandait le chemin de Westminster.
John a raison: ce poème étrange est tellement beau…
Le voici (mais qui ne le connaît pas?)

Je
suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince
d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Étoile est morte, – et
mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans
la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe
et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur
désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Suis-je
Amour ou Phœbus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge
encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage
la Sirène…

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron
:
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la
Sainte et les cris de la Fée.

Il n’ignorait pas que diverses interprétations, dont certaines coquines, circulent autour de cet “El Desdichado” qu’il avait récité à Mélinée. “Tu aurais dû être acteur”, lui avait-elle dit. Elle, elle avait une voix menue, mais douce, assez grave, et comme le reste, John l’aimait, comme il aimait ce tableau qu’il avait acheté lors d’une exposition à Paris (Paris avant Mélinée!) – une petite toile carrée de 30 sur 30 peinte par un inconnu.

(à suivre)

(Cet inconnu, c’est moi, et si j’ai intitulé ce tableau “Le Soleil noir de la mélancolie”, c’est parce que le poème me touche terriblement depuis qu’il me faut traverser l’Achéron pour retrouver le souvenir d’une jeune femme jadis aimée.)

A demain.



Un lent voyage en train

Février Posted on 22 Feb, 2015 16:39:28

Il peut apparaître paradoxal pour un bonhomme qui vous
prétend aimer la lenteur des voyages qu’il se plaigne du temps de parcours
nécessaire pour rallier Bruxelles et Luxembourg par chemin de fer. Mais même si
les paysages traversés sont parfois fort beaux, j’y ressens le même sentiment
de temps immobile que celui que je vous ai décrit pour l’aéroport de Francfort.

Je prends donc mon ordinateur (en ce cas, ma tablette) et j’écris.

Puis parfois j’oublie et au voyage suivant, je retrouve avec
surprise un fichier inconnu. Je vous l’offre aujourd’hui. Il a été enregistré le
7 juillet 2014 à 10 heures 39. La tablette a meilleure mémoire que moi. Il y a
des jours où ça ne me rassure pas.

Je prends
un train à Luxembourg
Dont je suis le seul passager.
Le premier arrêt fait penser
À un roulement de tambour
Dont on n’entendrait pas le son.
Passager immobile attend
La suite des événements.
Tout somnole en gare d’Arlon.
J’ouvre mon livre qui raconte
Une histoire de mil neuf cents.
Comme l’arrêt dure longtemps
Je pense aux seuls moments qui comptent.
Cette nuit, l’orage arracha
Le pantographe de ce train
Qui reste à quai à l’heure en vain.
La mort ressemblera à ça.

À demain
(si le train arrive)

Ce que
Mélinée aime en John, c’est au fond que c’est un homme soumis. Elle ne sait pas
encore si cette impression se confirmera et si le fait qu’il ne la contrarie en
rien est lié aux débuts de leur aventure ou si c’est sa nature. Mais d’instinct
elle le devine : il est comme ça. Et cela lui convient. Non, bien sûr, il
ne manque pas de personnalité ni de qualités. On sent même qu’il a caché en lui
quelque chose d’impitoyable, voire de cruel. Il doit être dur en affaires.

La nuit a
été douce et elle qui se croyait éreintée a littéralement été tirée de cet état
par un John qui avait le don de la mettre de bonne humeur. Elle se demande si
elle n’est pas en train de tomber amoureuse. Adolescente, elle tombait vite
amoureuse et toujours de types sans intérêt. Elle avait fini par se méfier de
ce sentiment douloureux qu’on appelle l’amour et comme un mec de caricature,
elle s’était par la suite limitée à de brèves rencontres, juste le temps de
soulager un corps qui aimait ça.

John pense
pendant ce temps-là qu’il est bien à Paris. Ils vont se promener dans les
Buttes-Chaumont. Il n’a pas envie de reprendre le train, ce soir.

(à suivre)



44.694 jours

Février Posted on 21 Feb, 2015 19:05:44

Vous vous
demandez probablement à quoi peut bien correspondre ce chiffre. Eh bien c’est
la longueur de la vie de Jeanne Calment, née – bon anniversaire ! – le 21
février 1875 en Arles (où sont les Alyscams) et y décédée le 4 août 1997. Cela
me rappelle la célèbre boutade de Woody Allen, « l’éternité, c’est long,
surtout sur la fin ». Je ne suis pas sûr du tout d’avoir le désir de vivre
122 ans. C’est à peine si j’aurais dépassé la moitié de mon existence… L’un de
mes maîtres à penser, Alphonse Allais, remarquait avec justesse que vivre vieux
était jusqu’ici le seul moyen qu’on ait trouvé pour vivre longtemps, mais trop
c’est trop.

Quand j’étais
jeune (je m’en souviens encore très bien), j’éprouvais la banale certitude de
mourir dans la fleur de l’âge, destin banal chez les Rebuffat mâles de ces
dernières générations. J’espère bien battre le record du club, mais Jeanne a
exagéré et détient encore toute une série de records du monde. Je serai plus
modeste.

Le fait de
parler en terme de record est très révélateur d’une espérance générale de l’espèce
humaine : vivre longtemps. Les religions ont beau nous assurer un avenir
éternel radieux, ici, on sait ce qu’on a et on s’en contente. « Encore un
instant, Monsieur le bourreau ! »… Personnellement, j’y vois une
cause de leur échec et seuls les fanatiques, trop nombreux certes mais rarissimes
tout de même, acceptent de s’envoler prématurément pour un paradis promis.

À quoi
pensait Jeanne Calment depuis 1975 ? Jusqu’à cent ans, le fait est
banal, le futur séculaire est tendu vers le chiffre rond, mais ensuite ?
Quand perd-on vraiment la boule, comme la pauvre Jeanne ? Ah, je préfère
le destin de Fontenelle. « Est-ce bien cent ans que vous allez avoir ? »,
lui demandait quelqu’un. « Oui, répondit-il, mais parlez plus bas :
la mort pourrait bien nous entendre. » C’est ce qu’elle fit : il
mourut un mois et deux jours avant d’avoir atteint le siècle.

À demain.

Sally est
toujours grippée et John vient d’arriver à Paris, rue Manin, où l’attendait une
Mélinée fatiguée par sa garde. Combien de temps leur reste-t-il à vivre ?
Ce que je veux. C’est moi qui les ai inventés, je peux les tuer. Dans un bon
feuilleton, il y a toujours des morts. Qui va mourir et quand ? Ces
questions sont déjà compliquées quand il s’agit d’écriture. Si Dieu existait,
comment s’en sortirait-il avec tant d’humains, passés, présents et à venir ?

(à suivre)



Next »