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2015

Une année en 365 tranches

Le défi: parler chaque jour de quelque chose sans tomber dans mon nombril, le lieu commun ou le journalisme (résultat non garanti). Quelque chose qui peut être presque rien ou un événement faisant la une.
Si vous voulez en savoir plus sur moi, je vous conseille de lire ceci.
Textes et illustrations, sauf avis contraire, sont © Jean Rebuffat, Bruxelles, 2014-2015

Pas légers dans le corridor

Janvier Posted on 31 Jan, 2015 16:41:30

On me dit : « Tu racontes
joliment plein de petites choses » en sous-entendant que c’est
la mousse du café et non le café.

Oui. D’accord. Je revendique. La
plupart des jours de la vie sont ainsi et c’est heureux. Quel
individu pourrait vivre en surrégime d’émotions fortes durant
longtemps ? Regardez comment l’année a commencé et le 11
septembre de l’esprit que fut le 7 janvier. Mais sans résilience,
que reste-t-il ? La haine, la colère, la désespérance…

Le champagne est bon parce qu’il
mousse, lui aussi, et ainsi en va-t-il plus démocratiquement de la
bière. Toute existence est un précieux palimpseste, un château de
sable sur une plage à marée montante, une ardoise magique qu’il
faudra bien secouer. Je pense à Toulet qui écrivait ceci :

Ce n’est pas drôle de mourir
Et d’aimer tant de
choses :
La nuit bleue et les matins roses,

Les fruits lents à mûrir.

Ni que tourne
en fumée
Mainte chose jadis aimée,
Tant de
sources tarir…

Ô France, et vous Île de France,

Fleurs de pourpre, fruits d’or,
L’été
lorsque tout dort,
Pas légers dans le corridor.

Le
Gave où l’on allait nager
Enfants sous l’arche
fraîche
Et le verger rose de pêches…

Et je n’ai pas envie de mourir mais
d’entendre des pas dans le corridor et de voir des traces de pas dans
le ciel.
Et je serai fier, au moment du départ, d’avoir été
l’écho des choses si petites et si légères qu’on ne les voit plus
et qu’on ne les entend guère. Il n’y a pas que le diable dans les
détails.

À demain.



Rue François Truffaut, Paris douzième

Janvier Posted on 30 Jan, 2015 13:37:01

Il en est de même des villes et des
artistes. Celles et ceux qui résistent au temps qui passe sans
perdre jamais leur charme sont rares. C’est le cas – mêlé – de
Paris et de Truffaut. Souvenez-vous de « Baisers volés »,
avec ce générique sur la chanson de Charles Trenet. Quand il est
question de son village, soudain l’image fixe la tour Eiffel… Ce
film a presque un demi-siècle et pourtant il est et reste toujours
aussi classique et indémodable que lorsqu’il est sorti. Déjà à
l’époque Trenet c’était le passé et pour le dernier épisode de la
saga Doinel, neuf ans plus tard, Truffaut avait demandé à Souchon
de lui écrire une chanson générique, « L’Amour en fuite ».
Il anticipait la permanence avérée de ce chanteur et son
classicisme tout autant indémodable que celui de Trenet.

C’est pour cela que j’aime et Truffaut
et Paris. Il y a un charme quotidien à Paris qui échappe totalement
à ceux qui ne font qu’y passer, quelques nuits dans des hôtels,
quelques promenades (fort belles au demeurant) que tous les touristes
du monde font, quelques visites, quelques monuments, quelques musées.
Ils ne voient pas les villages derrière la ville ni cette
extraordinaire superposition d’époques, depuis le Lutèce romain
jusqu’au Paris contemporain. C’est une ville qui a toujours bougé,
qui a été éternellement reconstruite, qui a toujours manifesté un
certain goût pour la grandeur et en même temps, pour la fronde ;
c’est une ville où l’on a osé parfois effacer le passé sans le
perdre ; c’est une ville, enfin, avec un fleuve menaçant sous
son apparence tranquille, une ville d’inondations et de vagues
successives d’impétrants. Pratiquement, il n’y a pas de Parisien
dont les quatre grands-parents soient nés dans la ville. Jadis les
Parisiens venaient de la province ; désormais ils viennent
aussi de l’étranger.

On a donné le nom d’une rue à
François Truffaut, à Bercy, non loin de la cinémathèque où une
exposition lui a été consacrée (elle se termine ce week-end) et où son bureau était reconstitué. Je
pensais à Truffaut vendant avec Sartre sur les boulevards un journal
interdit. Cet esprit là, bien sûr que c’est Charlie et que cela a
toujours existé en ces lieux. La France et sa capitale forment cet
étrange mélange de tradition et de dernier cri qui étaient la
marque du cinéma de François Truffaut. La nouvelle vague déferla
d’une mer ancienne qui toujours se reforme et reste semblable.

J’aime Paris.

À demain.

Je disais hier que Sally aimait Paris
mais celui qu’elle a vu est celui des guides touristiques et des tour
opérateurs. La dimension mythique de la ville ne lui a pas échappé
mais c’est une Londonienne. Elle vient d’une ville neuve dont rien ou
presque ne subsiste d’avant le XVIIème siècle. Cette évidence
d’absence d’antériorité, qui frappe tant les New-Yorkais, en
admiration devant toute maison ayant deux cents ans, n’est pas perçue
par les Londoniens. Ils prennent Paris pour un musée immobile. John,
qui est à (petite) moitié français, sait très bien que c’est
faux. Mais pour lui Paris c’est l’Eurostar et la gare du Nord, les
rendez-vous où l’on traite les affaires devant une assiette et les
hôtels quatre étoiles où l’on s’écroule, fatigué. Il se dit à
chaque fois qu’il devrait essayer de se perdre à Paris. Je pourrais
le renseigner.

(à suivre)



Ferdinand je suis à Paris

Janvier Posted on 29 Jan, 2015 19:49:41

Je me promène sous la pluie parisienne et malgré elle, j’aime profondément cette ville qui pour moi, est un lieu magique et familier. Je ne sais pas pourquoi je repense sans cesse à un roman oublié paru chez un éditeur disparu et qui portait le titre de ce billet. Ce livre, je ne l’ai pas choisi: cet éditeur (pas étonnant qu’il ait mis la clef sous le paillasson) m’envoyait toute sa production. Le titre m’a tant enchanté que je n’ai jamais voulu courir le risque d’être déçu en le lisant.

Je ne vous en dis pas plus aujourd’hui: mon Thalys m’attend (façon de parler). Mais demain, c’est promis, je vous mets la photo du livre. Et je vous dis pourquoi j’aime Paris. Et François Truffaut.

À demain.

PS. J’ai retrouvé le livre. Chose promise, chose due, voici la photo.
L’éditeur s’appelait Barrault. Il a fermé boutique en 1992, transférant son fonds vers Flammarion qui le distribuait déjà. Le monde est magique. Je me promenais donc hier dans Paris et c’est en passant devant l’ancien café Voltaire, au 1 de la place de l’Odéon, que j’ai pensé tout innocemment à ce livre.

Sally n’aime pas Paris comme moi mais ça ne fait rien. Quelqu’un qui aime Paris superficiellement ne peut pas être foncièrement mauvais.

(à suivre)



Tu es d’abord un regard

Janvier Posted on 28 Jan, 2015 08:13:30

François, tu es d’abord un regard.
Quand je suis revenu à Saigon, tu avais dix semaines et je ne
t’avais vu que le jour où ta mère et moi t’avions reçu, toi et ton
frère, juste avant mon départ. Il fallait que je rentre travailler. Tu t’es appelé François parce que c’était le prénom que
j’avais choisi et ton frère, Pierre, parce que c’était celui que
Maman avait choisi, et nous avions décidé, puisqu’il y avait deux
enfants, que celui qu’on mettrait dans mes bras s’appellerait
François et celui dans les bras de ta mère, Pierre.

Tu n’aimes pas trop ton prénom ;
tu le juges un peu vieille France. À Bruxelles où tu vis, il y a
peu de François, en effet. Mais à dix semaines, tu t’en fichais
bien. Tu étais encore placé à l’orphelinat, à cinq minutes à
vélo de l’appartement que nous avions loué et nous allions enfin
pouvoir vous héberger en attendant que les dernières démarches
légales se passent, ce qui prit encore six semaines. Et quand je
suis arrivé à l’orphelinat, tu m’as regardé de ce regard si
profond, si intense, de ce regard qui n’est jamais vide, avec l’air
de me dire : « Ah, enfin, quelqu’un qui va s’occuper de
moi ». Maman s’occupait déjà de toi, bien sûr, mais Pierre
était de santé bien plus fragile et nécessitait beaucoup de soins.

Ton regard n’a jamais changé. Planté
dans mes yeux, il me sommait de t’expliquer le monde. Tout petit,
déjà, je t’appelais « M. l’ingénieur » car tu
démontais tout, tu voulais toujours savoir comment tout fonctionne,
mais, plus rare, tu étais autant capable de remonter méthodiquement
l’objet que de l’avoir démonté. Cette capacité de réfléchir déjà
à la seconde question, comment mieux la définir que de rappeler
Tréguier ? Tu as trois ans et demi. Dans la cathédrale de
Tréguier, il y avait un baptême. L’enfant pleurait. Tu m’as demandé
ce qu’on lui faisait, et pourquoi il pleurait, alors, puisque c’était
supposé heureux. Et Dieu, c’était quoi, pour moi ? Tu m’as
écouté et tu as conclu : « C’est une belle histoire mais
tu n’y crois pas, c’est ça ? ». C’était ça. Mais la
conversation n’était pas finie. « Alors j’ai une autre
question, Papa. Comment ça se fait que tant de gens, eux, y
croient ? ».

Ton regard est parfois triste, c’est
vrai. Tu es sensible à la détresse d’autrui et aux malheurs du
monde ; tu ne supportes pas l’injustice et le monde est injuste.
Pourquoi es-tu François Rebuffat et pas un autre ? Tu t’es
toujours posé la question. Il n’y a pas de réponse. C’est comme ça.
Ton regard est parfois sévère. Tu es extrêmement exigeant,
intransigeant, même, par moments. Mais il devient complice si je
partage ta colère devant le mépris de tes professeurs de
Polytechnique devant la langue française ou l’orthographe. Et
soudain nous nous ressemblons tellement et je t’avoue que tes doutes
et tes questions sont aussi mes doutes et mes questions.

Il y a encore dans ton cœur une
blessure d’amour qui saigne et quand tu y penses, ton regard se
ferme. Il faut alors la clef de la poésie pour y entrer. Poète, tu
l’es dans l’âme et dans le don. Tu écris des vers classiques, le
XIXème est ton siècle en poésie.

Ton regard est tellement perçant que
je le vois même quand tu es de dos. Quand vous étiez petits, ta
grande sœur, ton grand frère et vous, vingt-cinq ans plus tard, et que
vous vous étonniez de ma perspicacité, je vous disais : « Un
Papa, ça a des antennes ». Ce n’est pas vrai, François, mon
fils, et pourtant ces antennes existent. Elles poussent à
l’intérieur quand les enfants deviennent grands. Tu es majeur
aujourd’hui et je sais que tu les sens, les miennes comme les
tiennes, car parfois, tu m’envoies un regard qui veut dire :
« Tu m’as compris ».

Longue vie à toi et bonheur à celles
et ceux qui auront la chance de croiser ton regard.

———-
Pierre, j’ai commencé par François
parce que c’est le premier que j’ai pris dans les bras, mais un père,
s’il n’a que deux bras, n’a qu’un cœur. Quand vous étiez bébés,
je vous donnais le biberon en même temps, chacune de vos deux jolies
petites têtes posée sur l’une de mes cuisses. Ce petit poème
improvisé, tu le connais déjà, mais je sais qu’il t’a fait
plaisir. Le revoici.

Le royaume de Pierre à sa majorité

À dix-huit ans est-on plus sérieux
qu’à dix-sept ?

Fils, t’y voici déjà, démentant le
poète,

Trop amoureux du rap, du rire et de la
vie,

Passant par le football où c’est le
petit pont

Qui plus que le triplé t’enchante et
te ravit,

Picorant par ici, parfois un peu
fripon,

Mais au fond de ton cœur c’est une
mine d’or

Ouverte au monde, aux gens ; un
petit pélican

S’y cache bien souvent sous tes airs de
cador.

Puis par là tu dévores, prêt à
faire du boucan,

La Terre est toute à toi, la Lune est
ta voisine :

Parfois tu rêves, fils, ton regard
s’en va loin,

Puis d’un coup tu bondis, objectif la
cuisine,

Tu finis les rillettes sans tagada
tsoin tsoin.

Ces vers de mirliton, mon Pierre Simon
Nam,

Et toutes ces photos patiemment
rassemblées

Pour ta majorité te disent que mon âme

Ressent de la fierté de voir pousser
son blé.

Garde la fantaisie de l’éternel poète

Et enfile les ans jusqu’au moins cent
dix-sept.



Bon anniversaire, Trazom

Janvier Posted on 27 Jan, 2015 20:15:09

Aujourd’hui, preuve qu’il est immortel,
Wolfgang Amadeus Mozart fête son 259ème anniversaire. Il s’apprête
à partir fêter ça avec les frères de sa loge. Son
cent-cinquantième opéra, qu’il a fini la semaine dernière sur un
livret posthume de Charb, sera créé dans quelques jours à l’Opéra
Bastille. En attendant, je me repasse sur Spotify son K. 6.834, ce
quatuor pour Ondes Martenot qui m’arrache le cœur et le débite en
fines tranches.

… Ah, si seulement c’était vrai !
Est-ce bête, tout de même, de mourir à 35 ans quand on a son
talent. C’est toujours huit de plus que les pop stars des années 70
mais c’est cinquante trop peu (au bas mot).

Je remets donc sur Spotify le quatuor
en do majeur K. 465, surnommé « Dissonances ». Mièvre,
Wolfie ? Convenu ? Allons donc !

Dors en paix, toi qui n’as jamais signé
Amadeus de ta vie et dont le film qui porte ce titre a dressé de toi
un portrait complètement faux mais en même temps si sympathique…
Tu te faisais appeler Wolfgang Amadè mais tu appréciais aussi de te
faire passer pour un certain Gangflow Trazom. Trazom, Taffuber :
mais ma parole, nous avons la même initiale !

À demain

Pour Sally, le 27 janvier est un jour
triste : c’était l’anniversaire de sa grand-mère. Elle ne
résiste pas à l’impulsion d’expédier un texto à John : « Bon
anniversaire, Mummy ! Excusez-moi pour ce mot, mais j’avais
tellement envie de l’écrire… ». John lui répond
distraitement : « Je comprends ».



Comment faire?

Janvier Posted on 26 Jan, 2015 15:13:27

Comment faire ?

Comment faire pour que tout aille
bien ? Que toute aille mieux ? Que rien ne cloche ?
Qu’il n’y ait pas de malentendu ?

Comment faire pour que tout le monde
soit libre ? Et heureux ?

Comment faire pour que la planète soit
respectée, protégée, partagée ?

Comment faire pour que personne n’ait
ni faim ni froid ?

Comment faire pour qu’il y ait juste
assez de soleil et de pluie ?

Comment faire pour que les enfants
reçoivent tous une éducation ?

Comment faire pour que le travail soit
plus agréable et mieux partagé ?

Comment faire pour que l’injustice
indigne et que cependant, le bonheur soit possible ?

Comment faire pour que les femmes et
les hommes soient égaux, que la couleur de la peau n’ait plus la
moindre importance, que le racisme ne soit plus qu’un mauvais
souvenir et les guerres, impossibles ?

Comment faire pour ne pas se poser
toutes ces questions ?

… Si quelqu’un a la réponse, peut-il
me la communiquer ? (Et inutile de tenter de me fourguer quelque dieu que ce soit comme réponse.)

À demain.

John est arrivé dix minutes en retard
à son travail, ce matin. Une mauvaise nuit. Mélinée ? Est-il
en train de tomber amoureux ?

Sally est arrivée à l’heure. Elle ne
sait même pas où est né Satie et Honfleur ne lui dit rien. Elle
est pourtant déjà allé en France : à Calais et à Paris (en
voyage scolaire). Elle rêve d’Espagne.

(à suivre)



Quel est votre poète préféré?

Janvier Posted on 25 Jan, 2015 18:35:33

Pourquoi les gens aiment-ils tant les
classements ? Alors que dans les écoles, on essaie de les
éviter, dans la vie quotidienne, cela pullule, depuis les cinquante
plus beaux morceaux romantiques jusqu’au dix sites qu’il faut
absolument avoir visités. La question : « Que
préfères-tu ? » est une antienne.

Et si mes goûts varient ?

Même les madeleines trempées dans le
thé peuvent un jour déclencher les souvenirs que l’on sait ou être
perçues comme un biscuit finalement fade et étouffant.

Il y a des jours où le lacrimosa de
Preisner me bouleverse et il y a des jours où je sens où sont les
ficelles du compositeur.

J’adore Mme Bovary mais je ne lis pas
que ce livre.

Il y a des jours où j’ai envie
d’écouter un vieil Abba plutôt que le trio opus 100 de Schubert.

Au restaurant, avez-vous toujours envie
du même plat ?

Plus l’offre culturelle apparaît
abondante, moins on découvre : on se fie aux classements ou
alors on se rabat sur ce qu’on connaît déjà. La télévision a
cessé d’être intéressante quand il y a eu beaucoup de chaînes qui
finirent par proposer à peu près la même chose.

C’est ainsi que le monde s’affadit.

Pourquoi dois-je préférer Nerval à
Baudelaire, Hugo à Verlaine ou Cros à Toulet ? Un jour, un
professeur de français nous avait demandé quel était notre poète
préféré et la rédaction consistait à expliquer pourquoi.

J’étais mal à l’aise devant ma
feuille. Hugo, bien sûr… Le plus grand. Mais c’était un peu
court. Alors j’ai aligné le nom de cinquante ou soixante poètes en
mettant un tout petit commentaire à côté de leur nom. Toulet, le
plus charmant, par exemple. Et j’avais conclu qu’il y avait des jours
où j’avais envie d’être charmé, d’autres où je voulais être
épaté, d’autres encore où je voulais rêver et qu’en fonction de
cela, eh bien, je préférais tel ou tel le temps que l’envie soit
assouvie.

Le professeur m’a regardé d’un drôle
d’air en me rendant ma copie. « Vous ne faites jamais rien
comme les autres ! ». Je craignais la mauvaise note mais
il avait spirituellement écrit qu’en fonction de la manière dont il
lisait la rédaction, la note variait de 0 à 20. J’ai eu le prix de
français cette année-là mais le professeur avait raison ; il
y avait une part de provocation dans cette manie que j’ai gardée de
contourner l’évidence, une part de vanité à ne pas faire comme les
autres et une part de satisfaction à prendre ensuite un air
innocent.

À demain.

John reprend la route vers Londres. Les
conditions météorologiques n’ont pas été fameuses mais il a passé
à Honfleur un excellent week-end. Il y avait chez sa grand-mère sa
cousine Caroline, qu’il aimait bien, et elle était venue avec une
copine qui s’était avérée être médecin ; John avait compris
que Caroline s’inquiétait de l’arthrose de leur vieil ancêtre et
que sous couvert de visite amicale, elle avait imaginé une
consultation. Mais ce que John avait retenu, c’est que ce médecin,
qui se prénommait Mélinée, était bien attirante. Elle était
petite, on aurait dit une miniature ; de petites mains, une
petite tête, un corps frêle mais une élégance que les sévères
lunettes de myope posées sur le petit nez délicat rendait presque
austère jusqu’au moment où elle souriait et où apparaissait une
fossette plus profonde sur la joue droite que sur la joue gauche.
Mélinée et lui s’étaient faits amis sur Facebook. Mais la jeune
femme n’avait rien dit d’elle et John n’avait pas envie de
questionner sa cousine.
Mélinée avait confirmé le diagnostic
du médecin de famille. Il y a peu à faire contre l’arthrose.
Quant à Sally, son smartphone était désespérément resté muet toute la journée.

(à suivre)



Un demi-siècle sans mon père

Janvier Posted on 24 Jan, 2015 15:53:12

Le 24 janvier 1965, peu avant une heure
du matin, mon père, Paul Rebuffat, est mort dans mes bras. Ma mère
m’avait réveillé pour l’aider à le ramener de la salle de bains
jusque dans leur chambre ; il ne se sentait pas bien, il n’avait
pas la force de marcher. Elle avait déjà appelé le cardiologue, un
ami de la famille, mais quand celui-ci arriva, très vite, il ne put
que confirmer ce que j’avais déjà compris : mon père était
mort. Mort à 45 ans d’un infarctus du myocarde.

J’ai bien dû, et avec moi, le reste de
la famille et du monde, m’en accommoder. Je venais d’avoir dix-sept
ans et j’avais entamé des études de chimie, les mêmes que celles
qu’il avait faites, à l’ULB. Sur le chemin de l’université, quand
nous étions allés m’inscrire, Papa m’avait dit : « Es-tu
bien sûr de vouloir faire la chimie ? Je te vois mieux en
histoire. »

Bien plus tard, à quarante ans,
placardisé une première fois au journal, j’ai fait l’histoire, en
effet, mais, Papa, je n’ai jamais regretté ma formation scientifique
parce qu’elle a assis ma vision du monde sur des savoirs solides et
variés. Je dois à mon éducation – et j’ai tenté de la
transmettre à mes quatre enfants – l’idée qu’il fallait être
polycurieux, que la science ne dispense pas de l’orthographe et que
la culture n’est pas complète si l’on ne sait pas comment naît
l’univers et fonctionne la cellule. Tu écrivais très bien,
d’ailleurs, Papa, de ta belle écriture bien régulière et tu aimais
laisser dans un carnet des petites notes ou des citations qui te
plaisaient. Tu disais : « Atteindre un équilibre est
primordial en tout. Applicable au beau, au vrai, à l’amour ».

Ta vie a été courte mais bien
remplie, Achille préférant aux longs jours mornes la brièveté
d’une existence trépidante. Aujourd’hui, ton mode de vie te vaudrait
bien des gronderies de la part des médecins. Tu fumais comme une
cheminée, tu aimais la guindaille et tu pratiquais un métier
stressant. Aujourd’hui, on t’ordonnerait d’arrêter de fumer, on te
ponterait et on te dirait de moins forcer sur la troisième mi-temps
des matches de basket-ball où ta grande taille t’avantageait. Mais
voilà, pas de chance, chez les Rebuffat : on naît parfois un
peu trop tôt, comme ton frère Jean, dont je porte le prénom, mort
à 18 ans d’une infection aux reins que les antibiotiques auraient
enrayé dix ans plus tard. Ou comme ma sœur Michelle, née second
enfant rhésus positif d’une mère rhésus négatif trois ans avant
que l’on découvre le facteur rhésus et que l’on se mette à
comprendre pourquoi naissaient tant d’enfants infirmes moteurs
cérébraux qu’on évite si aisément à présent.

Tu n’as pas connu tes petits-enfants,
forcément, pourtant, tu en as eu dix ; même Michelle, pour
laquelle tu te dévouais tant, eut trois fils dont l’un, hasard des
chromosomes, ressemble étonnamment à ton frère Jean, à en juger
par les photographies. C’est que tous les trois, moi-même puis
Dominique puis Michelle, nous avons trouvé que malgré toutes ces
épreuves, la vie était formidable.

La tienne, pourtant, faillit se
terminer encore plus prématurément. En 1941, tu poursuis tes études
de chimie à l’ULB mais l’université ferme, refusant de se soumettre
aux diktats de l’occupant nazi. Tu es président du Cercle des
Sciences et les présidents des cercles facultaires étudiants comme
les professeurs qui présidaient les facultés sont arrêtés et
emprisonnés à Huy. Otages des nazis… L’université ne plie pas,
on craint le pire, mais le chantage n’ayant pas eu d’effet et
l’occupant désirant encore, en 1941, faire bonne figure, tu seras
relâché, avec tes compagnons d’infortune, au bout de quelques
terribles semaines dont tu ne voulais pas vraiment parler mais qui te
marquèrent à jamais… Quand tu fus interrogé par le chef de la
Gestapo, un factotum vint te dire que ce colonel allait avoir
l’honneur de t’entendre et, crâneur, superbe et ô combien Rebuffat,
tu lui répondis : « Tout l’honneur est pour moi ».

La famille Rebuffat à Alger au début des années 1920. Mon père Paul est debout sur la chaise, à gauche. Il pose la main sur sa tante Valentine. Les moustaches appartiennent à mon arrière-grand-père Édouard, qui fut directeur à la poste d’Alger. Jean, mon oncle défunt, se penche vers son grand-père. À côté de lui, sa sœur Danielle, l’aînée, et derrière celle-ci, l’autre sœur de mon grand-père, Jenny. La dame a l’air sévère était mon arrière-grand-mère, Maria Schilling devenue Marie quand ses parents émigrèrent en Algérie. Mon grand-père Émile, le Dr Rebuffat, est debout derrière sa mère et à côté d’elle, il y a Charles, le frère jumeau de mon père, sur les genoux de ma grand-mère, née Félicie Garcìas. La photo faisait rire mon père. Les photos de famille se prenaient chez un photographe qui était surnommé “Trombinoscopanorama”. Je n’ai jamais connu mes arrière-grands-parents ni Jean mais tous les autres, que j’ai aimés, sont morts, mes grands-tantes Valentine et Jenny et ma tante Danielle les dernières.

Tout l’honneur était pour toi, en
effet, homme engagé à gauche, déchirant avec le service du
professeur Brachet ta carte du parti communiste à cause de l’affaire
Lyssenko, car, n’est-ce pas, « la pensée ne doit jamais se
soumettre », si ce n’est aux faits eux-mêmes, qui démentaient
Lyssenko.

Tu nous emmenas en Hollande, à La
Haye, te spécialisant dans les brevets. Je me suis toujours demandé
ce qu’aurait été notre vie si quelques années plus tard, Solvay et
Cie n’était pas venu te faire une proposition d’embauche qui
t’intéressait… et permettait à Maman de revenir dans sa Belgique
natale. Toi, tu étais né à Hussein Dey, le 20 mars 1919. Petit, en
mon for intérieur, j’écrivais Ucindé. Tu m’avais dit que c’était
dans la banlieue d’Alger. Pied-noir, comme on dit. Trimballé par ton
père, mon grand-père Émile, personnage de roman dont je reparlerai
sûrement à l’occasion, d’Algérie en France, de France au Congo
belge et de là en Belgique, tu avais le rêve banal de repartir un
jour vers ce Midi de la France où se trouvaient les racines de la
famille et quand tu arrivais par là, tu retrouvais l’accent
séculaire que ton père, lui, n’avait jamais réussi à perdre tout
à fait ; tu me parlais de Gallargues et tu me signalais, et
j’étais prié d’en faire autant, cela allait sans dire, que déjà
ton arrière-grand-père, qui portait le prénom de Jules-César,
était « le plus savant du village », ayant eu son
certificat d’études.

À tes funérailles, il y avait un
monde fou. Tu n’avais laissé que de bons souvenirs. Comment te dire,
Papa, que tu m’as d’autant plus manqué que les tempêtes de
l’adolescence étaient calmées depuis peu et que nous entamions une
relation nouvelle ? Je m’étais rendu compte que tu étais
extrêmement fier de tes enfants, moi compris, et j’ai toujours
essayé de ne pas te décevoir par la suite. Comment te dire que
plusieurs engagements de ma vie ont été dictés par la curiosité
de savoir pourquoi cela t’avait intéressé et probablement aussi, le
souci de te prolonger un peu – tout en étant moi, différent
aussi ?

Tu étais exigeant et indulgent. Il n’y
a rien de plus constructeur que cela : l’exigence tirait mais
l’indulgence comprenait les dérapages et l’on repartait.

Toi tu es parti si vite, en quelques
minutes, sans dire au revoir au monde que tu aimais, tu es parti pour
ce néant dont nous sommes issus et où nous retournons, ne laissant
qu’une petite trace qui s’effacera dans quelques générations ;
c’est ton immortalité toute provisoire et un demi-siècle plus tard,
en écrivant ces quelques lignes, je fais ce que je m’étais refusé
à faire à ce moment-là, je pleure tout doucement, moi qui suis
vieux d’une fois et demie ton âge final, et tu me manques encore.



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