Dans mes bibliothèques, j’aime ranger des photos et des objets parmi les rayonnages. Devant des livres sur la justice et le journalisme, outre une photo de mes grands-tantes paternelles le jour où la famille fêtait les 90 ans de l’aînée, on trouve un fil de fer figurant la balance de Thémis que mes deux plus jeunes fils m’ont offert au retour d’un de leurs voyages scolaires. Ils trouvaient cela joli et je l’ai posé là en souvenir d’une des époques de ma vie professionnelle que j’ai préférée: celle où j’étais chroniqueur judiciaire, de 1975 à 1987.
Le métier évolua vite. Au début, un employé de la rédaction venait quérir les feuillets manuscrits qui s’empilaient en galées de plomb dans les formes qui servaient à fondre une plaque qui – j’abrège – finissait pliée circulairement deux par deux dans les rotatives. Il y avait plusieurs éditions et au marbre, on ajoutait en dessous de la signature (la mienne, par exemple) une ligne en italique: (L’audience continue). Les procès d’assises garnissaient parfois une page entière (et les pages, alors, étaient gigantesques): ils avaient la cote. Ensuite, il fallut synthétiser, faire plus court, choisir un angle: un seul papier par jour. J’adorais. Non, il n’y avait pas que du morbide, du sinistre ou de l’horrible: il y avait aussi des faits de société, le procès de l’avortement à Aix, les procès de l’avortement, de la méthadone prescrite, des radios libres…
Aujourd’hui, les chroniqueurs judiciaires sont une espèce aussi menacée que les ours polaires. L’époque le veut: on préfère la police à la justice. C’est l’enquête qui intéresse. Pourtant, le contrôle des pouvoirs est le rôle de la presse, et de plus en plus dans la mesure où désormais, tout va très vite, l’info est à nouveau continue grâce ou à cause de l’internet (ah, j’ai refait du poignet en fin de carrière!). Mais s’arrêter, réfléchir et surtout faire réfléchir, quel luxe impayable malgré les salaires toujours plus bas et les horaires toujours plus larges!
C’est donc avec émotion et nostalgie que j’ai vu récemment le film de Christian Vincent, “L’hermine”, où Fabrice Luchini campe sans cabotiner un président de cour d’assises. Un quart de ma vie professionnelle a resurgi: plus de 150 procès d’assises, en France et en Belgique, et des milliers d’autres, des procès civils, des audiences correctionnelles, de grandes affaires et des petites. Car il n’y avait pas que les beaux crimes: il y avait aussi le cocasse, l’invraisemblable, l’inattendu. Bref, de belles histoires à raconter…
A demain (pour la dernière fois: l’audience ne continue plus très longtemps).