René Carcan était mon ami. Ce graveur, mais aussi dessinateur, peintre et sculpteur, était une star parmi les artistes de la seconde moitié du XXème siècle. Il est mort en 1993, à l’âge de 68 ans (celui que j’ai à présent – comment éviter de déjà se sentir un survivant?), d’un cancer de l’estomac qui ne l’empêcha pas de travailler jusqu’à la fin. La dernière fois que je l’ai vu, quelques jours avant son ultime hospitalisation, il m’a dit: “Tu as remarqué? Sur ces gravures que je viens de faire, il n’y a plus les fameuses petites stries Carcan… Et sais-tu pourquoi? Je n’ai plus la force de les faire”. Ainsi ces dernières gravures, qui furent exposées quelques semaines plus tard à Waterloo, étaient-elles d’une douceur extrême.
Sa maison d’Etterbeek a été transformée en musée. Or il y vivait et recevait amplement et seul son atelier garde l’esprit des lieux. J’avoue que lorsque j’ai visité la fondation et que j’ai vu ses lunettes posées sur une tablette en céramique à l’endroit précis où il les laissait toujours, l’émotion m’a envahi et des larmes silencieuses ont coulé, car René Carcan, c’était avant tout un homme bien, soucieux des autres et de son art. Il estimait que la gravure était méconnue et qu’il ne s’agissait pas d’un art mineur.
“Je suis serein face à la mort”, m’avait-il dit alors que gravement malade, il plaçait le plus clair de ses forces restantes à faire aboutir ses projets de fondation. “Je suis serein mais…”.
Qui me rendra les soirées où il tenait en quelque sorte salon, pestant ensuite contre les pique-assiettes, ou ces déjeuners du jeudi où seuls les intimes étaient admis? La salle à manger n’était pas grande et presque entièrement remplie d’une table gigantesque. A Paris, il possédait non loin de Beaubourg un petit appartement sous les toits. Je me souviens aussi d’un déjeuner tardif au Pied de cochon, un jour que nous avions fait le trajet ensemble dans ma voiture, car la sienne – une Porsche 924 que deux personnes seulement pouvaient conduire: lui et moi – était trop petite pour amener je ne sais plus quel stock de gravures, sa jovialité inquiète, son insistance pour s’assurer que tout cela ne m’avait pas dérangé et ses innombrables mercis car je n’avais pas voulu qu’il règle la note: “Mais René, c’est moi qui t’ai proposé le restaurant et je t’ai dit que je t’invitais, alors n’insiste pas”. Il n’était pas habitué à la générosité spontanée des autres mais lui était généreux. C’est à peine si j’osais lui acheter une œuvre: j’en recevais aussitôt une ou deux autres. La gravure que vous voyez s’appelle “Le départ”. C’est ma tante Danielle qui me l’a offerte en 1983. J’ai hérité d’elle une statue en bronze que j’adore et dont je vous mets la photo. Elle est dans ma chambre. Mais ce n’est pas rien qu’à cause d’elle et de sa vue ou des gravures que je possède que je pense encore très souvent à René Carcan. C’était mon ami. Je l’admirais et je l’aimais. Je n’allais pas passer 2015 sans vous en parler!…
A demain.