Je ne veux pas finir l’année sans revenir encore sur Paris, ville meurtrie en 2015, mais aussi ville mythique et entretenant d’ailleurs fort bien elle-même le mythe. Depuis le 13 novembre, le livre posthume d’Ernest Hemingway, “Paris est une fête”, est redevenu un succès de librairie. J’ai fait comme tout le monde: j’ai racheté cet ensemble un peu disparate et un peu répétitif de scènes parisiennes, traversé de transcendances tranchantes, de portraits au picrate et de fausse candeur d’un jeune romancier bien dégagée sur les oreilles par le vieillard dépressif qu’il était devenu. (Le vieillard! Il faut que je surveille mon vocabulaire. Hemingway s’est suicidé à la veille de ses 62 ans et j’en ai 68…)
J’ai donc fait comme tout le monde et n’importe qui (à ceci près que je suis comme tout le monde, là aussi: personne n’est n’importe qui): je suis entré dans cette fête (achevée d’être réimprimée le 10 décembre) et c’est mon livre de chevet (sauf après le réveillon, naturellement). Paris, entre 1921 et 1926, cela semble si loin, mais c’était plus proche du Paris des années 60, que j’ai bien connu, que celui-ci l’est du Paris d’aujourd’hui… J’ai pensé à la reconstitution qu’en a faite Woody Allen, dans son “Midnight in Paris” que j’adore et dont il a dû écrire le scénario après, lui aussi, une relecture rêveuse du livre. Ah, les reconstitutions! C’est tellement joli, une ville d’avant… Mais si je vous disais que j’ai vu dans le Marais des chefs d’œuvre d’architecture, aujourd’hui hors de prix, qui abritaient des garages flanqués de pompes à essence? Que Paris était gris et sale? (Pas partout, naturellement.) Qu’il y avait encore des bidonvilles dans ce no man’s land qui allait devenir le périph? Et des halles aux halles et des bœufs à La Villette?
Et pourtant c’est vrai: Paris était déjà une fête. Ah, comme j’aimais y aller, jeune journaliste, et profiter de la vitesse du TEE qui mettait à deux heures trente la ville que je préfère à celle où j’ai vécu plus des trois quarts de ma vie! Et aussi durant ce temps le service au wagon-restaurant, où l’on mangeait un vrai repas servi dans de la porcelaine et du cristal… Aujourd’hui, le Thalys fait deux fois mieux mais question nourriture, trois fois moins bien. Non, je ne me plains pas, je ne me vautre pas dans la nostalgie – mais les gens de ma génération sentaient bien, jeunes adultes, qu’ils vivaient à la charnière de deux mondes. Hemingway pense que les générations qui ont fait la guerre sont des générations perdues (puis il généralise). Nous avions nous le sentiment d’un monde finissant que nous voulions achever – tout en profitant des charmes de l’ancien. Paris est une fête, d’accord, le monde lui-même est une fête, mais pour en profiter, l’éternel combat entre le plaisir et le devoir, l’égoïsme et l’altruisme doit admettre des trêves.
A demain.