Je me suis réveillé cette nuit avec un sentiment de culpabilité.
Un cauchemar m’avait transformé en homme immobile, incapable de
bouger. Comme mon petit-neveu Aurélien sur son lit d’hôpital, bien
sûr. J’ai bougé, pour conjurer le sort, et j’ai eu honte de ce bras
à peine soulevé.

J’ai eu honte d’avoir écrit il y a des années un poème que j’ai
retrouvé tout à l’heure. À l’époque je n’aimais que les vers
libres ; je détestais les carcans des règles et des rimes.
J’ai complètement changé d’opinion et de manière d’écrire, mais
là n’est pas l’important. Je me suis demandé, dans le silence du
milieu de la nuit, si le fait d’avoir écrit cela portait en lui
quelque chose de prémonitoire qui avait forcé le destin des
décennies plus tard. J’ai ouvert la fenêtre. Je voulais me
réveiller. La rue sentait la pluie d’été et pourtant il faisait
plus que frais : froid, déjà.

Je ne suis pas superstitieux. Mais parfois je distingue dans ma
vie ce que j’appelle des signes du destin : la non-concordance
des agendas entre une femme et moi, par exemple, ou le fait de
croiser telle ou telle personne à un moment inattendu, enfin, des
détails comme ça qui ne veulent rien dire en fait mais qui sont
parlants en particulier.

Je suis retourné dans le lit et j’ai mis longtemps à me
rendormir. Et quand je me suis réveillé, ce matin, le malaise ne
m’avait pas quitté. La culpabilité, c’est diffus. Il n’est pas
nécessaire d’être coupable pour la ressentir. D’ailleurs c’est un
ressort bien connu des régimes totalitaires. Et du coup je réfléchis
à la création. C’est une manière d’exorcisme que d’écrire mais
surtout de publier, dans le sens premier du terme : rendre
public. Et tout cela est très loin du nombrilisme ou de
l’exhibitionnisme. À vous de juger.

Mouvement

Comme
c’est étrange
Je dis je bouge
Et je peux bouger

Prisonnier
de mes mouvements
Enchaîné par mes futurs antérieurs
Entravé
par mes passés composés
Immobilisé par mes présents impératifs

Je
dis je bouge
Et je bouge un peu
Craignant de
déranger
Spectateurs inattendus
véritables voyeurs
et
passants attardés

Un
mouvement saugrenu
Incongru
Un simple mot

Je
peux bouger
Mais ne le veux

Le
sentiment d’exister
La conscience d’être
Dans la potentialité
du mouvement

Mais
dans sa témérité
Je ne puis le dire clairement

Ce
sont les autres
Ou la mort
Qui relèvent les défis
Et
empochent les enjeux.

À
demain